[Assemblée nationale.] ARCHIVES PARLEMENTAIRES. [3 mars t791.f •contre les évêques, atlendu qu’il faut avoir de l’indulgence pour les vieilles habitudes. (L’Assemblée passe à l’ordre du jour.) Un de MM. les secrétaires fait lecture d’une lettre des administrateurs du directoire du département du Jura, qui témoignent l’inquiétude que leur a causée le refus fait par M. Guilloz, d’accepter l’évêché du Jura, refus motivé sur son grand âge et ses infirmités; ils supplient l’Assemblée nationale de faire cesser l> joie insultante des méchants en décidant M. Guilloz à se rendre aux vœux de ses concitoyens. M. Lavîe. J'atteste la vérité des motifs et la sincérité des sentiments patriotiques de ce vertueux eeclésia tique; je prie l’Assemblée nationale d’autoriser M. le Président à répondre aux administrateurs. (Cette motion est décrétée.) Un de MM. les secrétaires fait lecture du procès-verbal de la séance d’hier, qui est adopté. M. Victor de Broglie. Messieurs, je n’ai jamais eu l’honneur de demander votre attention pour aucun fait qui me fut personnel; il en est un qui m’est plus cher encore, puisqu’il concerne mon père. Je vous demande de me permettre de vous parler de lui pendant quelques instants. Messieurs, en assurant à chaque citoyen français le droit de pétition, vous n’avez pas prétendu l’interdire aux membres de cette A semblée, vous n’avez pas voulu les distinguer, d’une ma dère aussi sévère, du peuple dont ils font partie et qu’ils représentent. C’est dans cette confiance que, cédant aujourd’hui aux sentiments les pins chers et les plus irrésistibles, désirant accomplir un devoir impérieux et sacré, j’ose réclamer un moment votre attention; j’ose vous adresser une demande dont votre justice même, que j’invoque, semble me permettre d’espérer le succès. Forcé de rappeler des circonstances glorieuses pour la na'ion, mais qui furent bien j énibles, bien difficiles pour moi, ma reconnaissance ne laissera pas échapper cette occasion de rappeler en même temps les témoignages consolants que je reçus de votre bienveillance, et qui, malgré l’extrême délicatesse de la position où je me trouvais, m’ont permis, j’ose le dire, de p éfim-dre voir mon nom inscrit, par vous-mêmes, parmi ceux des plus coûtants et des plus intrépides défenseurs de la liberté. IL y a quelques jours que, au moment où la discussion d’une affaire pressante m’avait appelé dans un de vos comités, vous avez rendu un décret, dont l’intention est sage et juffe, sans doute, mais dont l’application, immédiate à toutes les circonstances, pourrait, à quelques égards, paraître d’une extrême rigueur. Les dispositions de ce décret menacent mon père de se voir privé, à la fin d’une longue et glorieuse carrière, de la première dignité militaire, de cette dignisé dont il fut jugé digne par l’estime reconnaissante de ses concitoyens qu’il avait défendus, par l’estime honorable des ennemis de la patrie qu’il venait de combattre. Vous ne l’ignorez pas, Messieurs ; mon père, toujours étranger aux intrigues de la cour, toujours repoussé de ce séjour par sa vertu même, a vécu, depuis l’âge de quatorze ans, parmi les soldats : il fut leur ami, leur père ; et leur attachement, aussi constant qu'éprouvé, fut à la 667 fois sa plus douce récompense et l’une des principales causes de ses succès Si les dangers de l’Etat, si l’opinion que mon père ava t donnée de ses talents l’ont placé fort jeune à la tête des armées, pour repousser Tin-juste idée qu’il en lût re-devat.de à la faveur, il me suffirait sans doute de dire que, après plusieurs victoires décisives dent une, entre autres, celle de Bergben, empêcha les ennemis de pénétrer sur te territoire de France, il ne reçut de la cour, pour récompense, qu’une disgrâce éclatante, un exil qui, en ajoutant à sa gloire par l’éclat de l’adversité, devient aussi le terme fatal de la supériorité qu’il avait rendu aux armes françaises. D’après ce tableau succinct, que ceux qui combattirent auprès de mon père ne trouveront pas exagéré, et où ceux mêmes qui n’ont pas eu avec lui des rapporis personnels reconnaîtront une image tracée depuis longtemps par l’estime publique, j’interpelle toutes les âmes sensibles à la voix de l’honneur; j’ose m’adresser au cœur de tous ceux qui m’écoutent ; je leur demande s’ils croient que celui qui ne vécut que pour ta gloire, qui, pendant tant d’années, la regarda comme le seul prix digne de ses travaux et de ses services, pourrait survivre un moment au maliu ur de perdre, dans l'armée française, un ra' g si justement acquis et de subir une peine infligée par la nation même, pour laquelle il versa plusieurs fois son sang, il exposa mille fois sa vie. S’il était question ici de réclamer la conservation des traitements et des grâces pécuniaires dont jouit mon père, je rougirais de vous rappeler les titres qui les lui ont mérités ; je ne m’exposerais pas à être désavoué t ar son désintéressement éprouvé : je croirais m’abaisser moi-même. Mais il s’agit uniquement d’honneur et de gloire; mais je suis entraîné par un sentiment profund de piété filiale, dont mes opinions constantes doivent être le plus sûr garant aux yeux de ceux à pui je m’adresse, aux yeux de ceux qui ont fonde les bases de la liberté sur la régénération du véritable honneur et de toutes les vertus m males. Me voici arrivé à une époque qui réveille toute ma sensibilité, et pour laquelle je vous ai annoncé, Messieurs, que j’aurais besoin de toute votre indulgence. La gravité des circonstances qui se sont succédé depuis vingt mois , m’a imposé jusqu’ici un silence pénible. Il est temps enfin de le rompre ; et c’est un devoir sacré pour moi de vous montrer la vérité, dès qu’elle peut, quand elle doit être accueil K M. le maréchal de Broglie, éloigné de la cour et des affaires, vivait paisiblement à la campagne. Pour l’arracher à cette retraite qu’il chérissait, il ne fallut pas moins que la nouvelle positive et officielle des dangers dont on était parvenu à persuader au roi lui-même que sa personne était environnée. Sur cet avis alarmant, accompagné d’un ordre positif, il arriva à Versailles. Déjà les ordres étaient donnés pour le rassemblement des troupes, et le général destiné à les commander ignorait encore et la véritable situation politique du royaume, et ce réveil d’une nation entière, et cette opposition imposante et nouvelle entre la puissance impérieuse des vœux légitimes du peuple et les intentions de la cour. Ses premières paroles, paroles mémorables , sans doute furent celles-ci : Je vois bien une armée; mais où sont les ennemis ? 668 [Assemblée nationale.] ARCHIVES PARLEMENTAIRES. (5 mars 1791. Cependant mille insinuations perfides se pressent et s’accumulent pour lui dérober la vérité. Le conseil du roi, qui redoutait sa vertu sévère, s’assemble sans cesse dans ces moments d’orage et ne l’appelle jamais. Il ignore tous les projets ; ce n’est que par la voix publique qu’il apprend le départ de M. Necker, et tandis qu’il ne s’occupe que de maintenir, parmi les troupes, la discipline et l’union avec les citoyens, cette union est troublée par des ordres opposés aux siens, par des dispositions hostiles auxquelles il n’a aucune part. La nouvelle qu’il en reçoit pénètre d’une douleur profonde, et, malgré les horreurs qui l’environnent, lui aide à apercevoir enfin les dangers de la chose publique. Le premier il dévoile aux yeux du roi, trompé lui-même, l’effrayante vérité’; il lui fait connaître la nécessité de retirer les troupes; il en sollicite l’ordre; l’Assemblée nationale manifeste son vœu; les troupes s’éloignent; et leur chef, qui, s’il n’avait considéré que lui, pouvait sans doute regarder dès lors ses pénibles fonctions comme terminées, croit devoir se dévouer encore, pour empêcher que, dans une marche longue et difficile, les soldats ne pussent être compromis avec les citoyens. Il se décide à les accompagner et sa présence prévient tous les désordres. Arrivé dans son commandement, entouré de soldats qui le pressent d’entrer avec eux à Metz, il craint d’être un objet d’inquiétude pour des citoyens qu’on était parvenu à abuser sur ses intentions. Il craint surtout, il ne peut supporter l’idée des suites funestes et peut-être sanglantes que peut entraîner leur résistance; il préfère de s’exiler lui-même; il part : les soldats qui l’accompagnent jusqu’aux frontières, aperçoivent sur son visage une altération que n’y fît jamais naître l’aspect du danger; ils ne peuvent retenir leurs larmes, en voyant couler de ses yeux celle qu’arrache à leur vieux général le parti vigoureux auquel il se condamne. Depuis ce temps, Messieurs, le maréchal de Brogiie, vivement, affecté de son sort, a vu sa santé s’altérer et se trouve, pour ce moment, dans l’impossibilité de se conformer au décret que vous avez rendu. Tranquille et sans reproche, dans la retraite isolée qu’il s’est choisie, il compte parmi les plus grands malheurs de sa position, de n’êtrc pas à l’abri des invitations coupables que ses talents ont enhardi plusieurs fois les ennemis de la patrie à lui faire, et qui, je l’affirme ici, viennent de lui être renouvelées avec plus d’instance et plus d’audace que jamais par des personnes qui ne dissimulent plus leurs intentions. Voici ce que, dans sa franchise habituelle, il a répoüdu à ces agents perfides, etla franchise égale qui m’empêche de vous en dissimuler même la rudesse est le garant le plus sûr de la fidélité de mon exposé. Il leur a dit : « Je conçois qu’on « peut être opposé d’opinion à ce qui se fait en « Fiance, et regarder tant de changements comme « un bouleversement fâcheux; mais je ne puis « entendre sans indignation le projet formé par « des Français, de porter les armes contre leur « patrie. Allez, vous me faites horreur. » (Applaudissements unanimes.) Malgré les dispositions favorables que ce récit fidèle a pu jeter dans vos esprits, quoique les demandes d’un fils pour son père ne puissent jamais prendre à vos yeux le caractère de l’exa-gératioD, je suis trop pénétré de i’étendue et de la rigueur des devoirs que m’impose ma qualité de député à l’Assemblée nationale. Mon respect pour vos décrets combat trop puissamment dans mon cœur les mouvements si long:emps|réprimés d’une tendresse vive et profonde , pour que je ne sente pas l’indispensable nécessité de mettre moi-même des bornes à mes vœux. Ce n’est donc pas une exception absolue et illimitée que je réclame en faveur de mon père; exception cependant qui, j’oserai le dire, présenterait d’autant moins d’inconvénient, que je puis défier ici l'envie elle-même de mettre quelqu’un sur la même ligne que lui, et pour la durée et pour l’importance des services militaires et pour la réputation d’une vertu intacte. Ce que je me borne à demander, ce que je sollicite avec un sentiment de confiance qui naît de vos bontés et de votre justice, mais avec cette inquiétude qu’inspire un si grand intérêt, c’est que vous suspendiez, à i’égard démon père, l’effet immédiat de votre décret, pour ce qui cou-cerne seulement le lang et le grade de maréchal de France; c’est que, par un ajournement, dont l’effet presque certain sera de rendre à la patrie un général qui la servit si bien pendant plus de 60 années, vous donniez à sa santé le temps de se rétablir; à son âme celui de se pénétrer de sentiments altérés par d’autres habitudes, mais si dignes d’elle; et à son fils que vous voyez dans ce moment paitagé entre des espérances timides et la crainte du dernier malheur, les moyens d’accélérer, par les motifs de la reconnaissance, un retour si désirable, et qu’il est si naturel d’attendre dans un moment où la patrie se dispose à rappeler solennellement dans son sein tous les citoyens qu’elle jugera dignes de la défendre. (. Applaudissements unanimes et répétés.) M. CJouplI de Ifcréfeln. Ces applaudissements prouvent assez l’estime que vous avez pour M.le maréchal de Brogiie. Je ne pourrais dire d’une manière plus touchante et plus dignement que ne l’a fait son fils, combien ce général avait mérité celle de la nation. Un mot suffirait d’ailleurs à son éloge : appelé à être courtisan, il a mieux aimé être vertueux. S’il est tombé dans quelques erreurs, un demi-siècle de vertus les tflace; il ne doit nous rester que le souvenir de ses services et l’espoir de le rappeler dans nos armées. M. Lavie. La disposition de l’Assemblée me paraît telle que je n’ai rien à ajouter; je désirerais toutefois que l’exception proposée fut étendue au traitement de M. le maréchal de Brogiie. M. Victor de Brogiie insiste pour que l’exception ne porte que sur le grade. L’Assemblée adopte le décret suivant : « L’Assemblée nationale, après avoir ouï la pétition de W. Victorde Brogiie, considérant ies longs et utiles services de M. le maréchal de Brogiie, absent en ce moment du royaume, et le mauvais état de sa santé; « Décrète qu’il ne sera rien statué, quant à présent, sur le rang et le grade de maréchal de France, dont jouit en ce moment M. le maréchal de Brogiie, et le maintient provisoirement dans les rang et grade dont il était revêtu ; « Décrète, en outre, l’impression de la pétition qui lui a été présentée à cet égard, et charge son Président de porter le présent décret à la sanction du roi. » Un de MM. les secrétaires donne lecture d’une