(Convention nationale.} ARCHIVES PARLEMENTAIRES, j � novembre *1793 161 préjugés, qu’en se mariant; 'il n’y a que des familles patriotes qui aient consenti à leur alliance; la loi ne doit pas déployer tant de sévérité contre les hommes dont le sort devient essentiellement lié à la révolution : d’ailleurs cette loi qui menace chaque jour l’existence civile des prêtres leur interdit toute espèce de ma¬ riage auquel l’intérêt de la société les invite. Pour empêcher que les dénonciations qui em¬ portent la peine de déportation ou de réclusion ne soient l’ouvrage des malveillants, votre comité vous propose d’exiger que les dénonciateurs soient d’un civisme reconnu et attesté par la société populaire la plus prochaine. Il vous pro¬ pose aussi un article pour Omettre à l’abri des vengeances du fanatisme les prêtres qui vien¬ nent faire amende honorable à la Raison, en abandonnant leurs fonctions sacerdotales. Voici le projet de décret : s La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité de législation, décrète eA'qui suit : ; i ; i ; _ Art-1er. ’ r « Les ministres du culte catholique qui se trouvent actuellement mariés; ceux qui anté¬ rieurement au présent décret auront réglé les conditions de leur mariage par acte authentique, ou seront en état de justifier de la publication de leurs bans, ne sont point sujets à la dépor¬ tation ni à la réclusion ; ils sont assimilés aux autres citoyens. Art. 2. « Néanmoins en cas d’incivisme, ils peuvent être dénoncés et punis, conformément à la loi du 30 vendémiaire dernier. Art. 3. « La dénonciation ne pourra être jugée valable si elle n’est faite par six citoyens d’un civisme reconnu par la�sociétéj populaire la plus voisine. Art. 4. « Les prêtres du culte catholique qui abdi¬ quent les fonctions de ce culte, ne peuvent être regardés comme ayant déserté leur poste. » Compte rendu du Moniteur universel (1) : Un membre du comité de législation fait un rapport sur l’interprétation à donner à la loi qui ordonne la déportation des prêtres. Il pro-(1) Moniteur universel [n° 55 du 25 brumaire an II (vendredi 15 novembre 1793), p. 224, col. 3]. D’autre part, le Journal des Débals et des Décrets (brumaire an II, n° 421, p. 321) et le Journal de Perlet [n° 418 du 24 brumaire an II (jeudi 14 no¬ vembre 1793), p. 356] rendent compte du rapport de Bézard dans les termes suivants : I. Compte rendu du Journal des Débats et des Décrets. Au nom du comité de législation, Bézard fait le rapport dont nous avons parlé dans le cours de lre SÉRIE. T. LXXIX. pose un projet de décret dont l’Assemblée dé¬ crète l’impression et l’ajournement. La séance est levée à 4 heures. II. Adresse du citoyen Le Bois, accusateur PUBLIC DU TRIBUNAL CRIMINEL DU DÉPAR¬ TEMENT de Paris (1). Suit le texte de cette adresse d’après un docu¬ ment des Archives nationales (2) : Aux représentants du peuple français en Convention nationale. Salut. « Paris, 23 brumaire, l’an II de la Répu¬ blique française. « Citoyens, « On ne préside point au jour de sa naissance,' et nul ne peut être hé par le serment d’autrui. Les erreurs superstitieuses qu’on a promises pour moi, dans un temps où je ne pensais pas encore, je ne les ai point adoptées. La lumière de la raison est venue de bonne heure dissiper les nuages de mon esprit. Je me suis tu longtemps parce que j’ai cru qu’un bon citoyen ne devait pas heurter les préjugés reçus; mais j’abjure aujourd’hui ces sacrés mensonges devant mes concitoyens rendus à la vérité comme moi. Je ne veux même plus le porter à l’avenir le vain nom de saint qu’un prêtre aveuglément me donna; j’ai besoin d’un patron digne de me servir de modèle, et non pas propre à m’égarer. « Le dirai-je! on me baptisa du nom de Claude ; et l’histoire en offre deux, l’un fut le tyran de Rome, l’autre répandit le fanatisme en France : je les rejette également tous deux pour mes maîtres, car je hais l’imposture et la tyrannie. « Je choisis donc pour l’exemple de ma vie, pour mon patron, un grand homme, qui ait bien mérité de son siècle, et qui, par son génie, et la séance. (Voy. ci-dessus, même séance, p. 153, la motion de Clauzel relative aux officiers municipaux du Mas d'Azil.) Il fixe l’état social des prêtres mariés et déprêtrisés. La Convention en ordonne l’impression et l’ajour¬ nement. II. Compte rendu du Journal de Perlel. Un membre présente un rapport sur les vexations que plusieurs prêtres éprouvent dans leurs com¬ munes parce qu’ils ont préféré au célibat le titre honorable de père. Le fanatisme et l’aristocratie conjurent contre eux; quelques autorités constituées ont même semblé entrer dans cette ligue et fait arrêter plusieurs de ces prêtres, sous prétexte qu’ils étaient suspects. Ce membre, au nom du comité de sûreté générale, présente des mesures propres à les mettre à l’abri de toute vexation. La Convention accueille favora¬ blement ce projet et en décrète l’ajournement. (1) L’adresse du citoyen Le Bois n’est pas men¬ tionnée au procès-verbal de la séance du 23 bru¬ maire an II; mais en marge de l’original qui existe aux Archives nationales, on lit : « Insertion au Bul¬ letin; tridi, 3e décade de brumaire de l’an IL C. Ba-sire, secrétaire. » (2) Archides nationales, carton C 280, dossier 770. II 162 [Convention nationale.] ARCHIVES PARLEMENTAIRES, j novembre *1793 ses vertus, ait sauvé sa patrie. J’aperçois Cicéron, le libérateur de Rome; c’est lui que je prends pour guide, et j’adopte ici son nom im¬ mortel, en le plaçant à côté du mien; il me rappellera mes devoirs. Ses rares qualités ont effacé en lui quelques défauts par où il paya sa dette à l’humanité. « Désormais le beau nom de Cicéron sera mon prénom, je le porterai avec vénération, et je n’aurai plus à rougir de celui qu’on m’avait attri¬ bué. « Mais je le déclare à mes concitoyens, en abjurant des dogmes absurdes, je n’ai point brisé dans mon cœur tous les liens religieux. J' adore toujours le dieu de la nature ! Je le vois dans tout l’univers, il remplit mon âme de bonheur et d’espérance; je le sens, il est partout excepté dans les ouvrages des hommes. C’est lui même qui m’apprend à les aimer comme des frères, à les secourir quand ils ont besoin, à les plaindre lorsqu’ils sont égarés, et à leur pardon¬ ner s’ils m’ont offensé. « Quant aux hommes qui trahissent la patrie, ma religion me dit de les combattre avec cou¬ rage, et sans en attendre le prix. Une bonne ac¬ tion porte avec elle sa récompense. « Cicéron Le Bois, citoyen français, natif de Dijon, département de la Côte-d’Or, âgé de 37 ans, présentement accusateur public du Tribunal criminel du départe¬ ment de Paris. III. Joseph Le Bon demande que la mémoire DU CHEVALIER DE LA BARRE SOIT RÉHABI¬ LITÉE ( 1 ). Compte rendu du Moniteur universel (2) : Le Bon. Au moment où le fanatisme est anéanti, où la majorité des citoyens est éclairée (1) La motion de Le Bon n’est pas mentionnée au procès-verbal de la séance du 23 brumaire an II; mais il y est fait allusion dans les comptes rendus de cette séance publiés par la plupart des journaux de l’époque. (2) Moniteur universel [n° 55 du 25 brumaire an II (vendredi 15 novembre 1793), p. 224, col. 2]. D’autre part, le Journal des Débats el des Décrets (brumaire an II, n° 421, p. 320), le Journal de la Montagne [n° 1 du 24e jour du 2e mois de l’an II (jeudi 14 novembre 1793), p. 8, col. 2]; Y Auditeur national |n° 418 du 24 brumaire an II(jeudi 14 no¬ vembre 1793), p. 4] et le Journal de Perlel [n° 418 du 24 brumaire an II (jeudi 14 novembre 1793), p. 356] rendent compte de la motion de Le Bon dans les termes suivants s I. Compte rendu du Journal des Débats et des Décrets, Le Bon est à la tribune; il dit : Dans un moment où la philosophie fait d’aussi rapides progrès, où les yeux de la majorité des ci¬ toyens s’ouvrent enfin sur les erreurs du fanatisme, j’ai pensé qu’il était à l’ordre du jour d’appeler votre attention sur les hommes qui furent victimes de la superstition. Tel fut l’infortuné Labarre, envoyé à l’échafaud en 1768, par un jugement inique, pro¬ voqué par l’évêque fanatique qui occupait alors le siège d’Amiens. Le crime de Labarre ne fut autre chose qu’une indignation philosophique telle que la vôtre en ce par le flambeau de la philosophie, vous devez vous empresser de venger les victimes de la su¬ perstition. En 1768, un évêque fanatique (celui d’Amiens) fit périr sur l’échafaud l’infortuné La Barre, pour avoir voulu devancer cette bril¬ lante époque de la raison. L’indignation que vous manifestez aujourd’hui contre la supersti¬ tion, doit vous porter à réhabiliter la mémoire d’un philosophe dont tout le crime est d’avoir osé attaquer l’erreur. Voilà le premier objet de ma motion; je demande aussi que les biens de ce philosophe, confisqués au profit d’un gouverne-moment, à la vue des signes superstitieux, si long¬ temps les objets de la vénération populaire. Je demande donc : 1° que vous réhabilitiez solen¬ nellement la mémoire de Labarre; 2° que les biens de ce jeune philosophe, confisqués au profit d’un gouvernement corrompu, soient rendus, par la Répu¬ blique, amie de la vérité, protectrice de la philoso¬ phie, à ceux de ses parents qui les réclameraient avec des titres certains. Chabot appuie la seconde proposition de Le Bon, mais il s’élève contre la première. Chacun sait que les détails de la procédure instruite contre Labarre ne sont rien moins que favorables à la philosophie. La vertu seule a des droits à la reconnaissance natio¬ nale, et la vertu ne fut point le premier motif de Labarre. Chabot demande que le comité d’instruction se fasse rendre compte des faits. Thuriot appuie la proposition de Le Bon. Il ne doute pas que cet exemple de justice nationale ne fasse trembler le fanatisme dans ses derniers retran¬ chements. Dubois-Crancé observe qu’il pourra s’élever cette difficulté dans l’exécution du décret de la Conven¬ tion. Une partie des propriétés de Labarre peut avoir été aliénée dans les formes prescrites par les lois. Il demande en conséquence qu’en ce cas les parents de Labarre recouvrent seulement l’équiva¬ lent de leurs propriétés. Cette proposition est décrétée. IL Compte rendu du Journal de la Montagne. Un membre : Au moment où le fanatisme hideux se cache, au moment où le peuple s’empresse (la salle était remplie des dépouilles de la superstition) de s’élever à la hauteur de la saine philosophie, ne ferez-vous rien pour les victimes du cagotisme? Qui de nous n’a déploré le sort du malheureux Labarre, conduit sur un bûcher par l’évêque d’Amiens, pour avoir devancé cette brillante époque de la raison? Je demande que sa mémoire soit réhabilitée "et que ses biens, qui avaient été confisqués, soient rendus à sa famille, ou d’autres équivalents, dans le cas où ils auraient été vendus. Adopté, et la Convention étend cet acte de jus¬ tice aux autres gens qui partagèrent la destinée de Labarre, comme ses complices. III. Compte rendu de Y Auditeur national. Après avoir reçu de nouvelles abjurations de prêtres, la Convention a vengé la mémoire d’une-victime de la superstition. L’infortuné Labarre a péri sur l’échafaud, victime des persécutions d’un évêque, d’un curé et de l’iniquité de ses juges. Le membre qui a rappelé ce fait atroce a demandé que la mémoire de Labarre fût réhabilitée et que la France républicaine restituât aux parents de cette victime du fanatisme les biens dont le domaine de l’ancien régime s’était emparé. Cette motion a été décrétée, au milieu de vifs applaudissements.