[Assemblée nationale.] ARCHIVÉS PARLEMENTAIRES. [26 septembre 1789.] 195 mettants, où vous leur montrerez ce qu’ils doivent à la chose publique, l’évidente nécessité de leurs secours et leur irrésistible efficace ; la superbe perspective de la France, l’ensemble de ses besoins, de ses ressources, de ses droits, de ses espérances; ce que vous avez fait, ce qu’il vous reste à faire, et la certitude où vous êtes que tout est possible, que tout est facile à l’honneur, à l’enthousiasme français.... Composez, Messieurs, publiez cette adresse ; j’en fais la motion spéciale ; c’est, j’en suis sûr, un grand ressort, un grand mobile de succès pour le chef de vos finances. Mais, avant tout, donnez-lui des bases positives. Donnez-lui celles qu’il vous demande par une adhésion de confiance à ses propositions, et que par votre fait du moins il ne rencontre plus d’obstacles à ses plans de liquidation et de prospérité. M. de Lally-Tollendal dont le discours peut se résumer dans ces deux mots que son érudition lui suggéra, timeo Danaos, propose d’adopter le plan de M. Necker, et de renvoyer la rédaction du décret au comité des finances. Cette motion fait naître une espèce de lutte entre ces deux manières d’approuver le plan du ministre, pendant laquelle des opposants très-animés se montrent à la tribune. M. de Lally-Tollendal propose d’adopter, quant au fond, le projet d’arrété de M. de Mirabeau, mais d’en référer la rédaction au comité . des finances. M. Diival d’Eprémesnil fait l’amendement suivant : Vu l’urgence des circonstances, et ouï le rapport du comité des finances, l’Assemblée nationale accepte, de confiance, le projet présenté par le premier ministre des finances. Cet amendement est adopté, quant au motif d’urgence, mais bientôt les motifs de confiance excitent de vives réclamations. La séance se prolongeait, les têtes s’échauffaient, la voix des orateurs se confondait avec celle des interlocuteurs, et les opinions ne se présentaient plus que comme un vain son au ‘milieu du tumulte. Il était plus de cinq heures du soir. M. le comte de Mirabeau. Messieurs, au �milieu de tant de débats tumultueux, ne pourrai-je donc pas ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples ? Daignez, Messieurs, daignez me répondre. Le premier ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle? Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril? Qu’un jour, qu’une heure, un instant ♦pouvaient le rendre mortel ? Avons-nous un plan à substituer à celui qu’il ►nous propose? — (Oui! a crié quelqu’un dans l’Assemblée.) — Je conjure celui qui répond oui , bile considérer que son plan n’est pas connu, qu’il faut du temps pour le développer, l’examiner, Je démontrer ; que fût-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper; flüe fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu’il s’est trompé ; que quand tout le monde a tort, tout le monde a raison : qu’il se pourrait ''donc que l’auteur de cet autre projet même avant raison, eût tort contre tout le monde, puisque sans l’assentiment de l’opinion publique le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances.... Et moi aussi je ne crois pas les moyens de M. Necker les meilleurs possibles , mais le ciel me préserve, dans une situation si critique, d’opposer les miens aux siens. Vainement je les tiendrais pour préférables ; on ne rivalise pas en un instant une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent de financier connu ; et, s’il faut tout dire, des hasards, une destinée telle qu’elle n’échut en partage à aucun mortel. Il faut donc en revenir au plan de M. Necker, Mais avons-nous le temps de l’examiner, de sonder ses bases, de vérifier ses calculs?... Non, non, mille fois non ! D’insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles; voilà tout ce qui , dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu’allons-nous donc faire par le renvoi de la délibération? Manquer le moment décisif, acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un ensemble que nous n’avons pas même conçu, et diminuer par notre intervention indiscrète l’influence d’un ministre dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre... Messieurs , certainement il n’y a là ni sagesse, ni prévoyance... Mais du moins y a-t-il de la bonne foi ? Oh ! si des déclarations moins solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour l’ infâme mot de banqueroute, j’oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas ! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer l’acte d’un grand dévouement, certainement inefficace s’il n’est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peut-être avec l’idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l’excès des sacrifices, par la terreur de l’impôt... Qu’est-ce donc que la banqueroute, si ce n’est le plus cruel , le plus inique, le plus inégal , le plus désastreux des impôts?... Mes amis, écoutez un mot : un seul mot. Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s’engloutir. Il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens; mais choisissez ; car ne faut-il pas qu’un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons. Ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez l’ordre dans vos finances , la paix et la prospérité dans Je royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes , précipi-tez-les dans l’abîme; il va se refermer... Vous reculez d’horreur... Hommes inconséquents! hommes pusillanimes ! Eh ! ne Voyez-vous donc pas qu’en décrétant la banqueroute, ou , ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d’un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable I gratuitement criminel; car enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n’aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d’hommes qui perdront en un instant, par l’explosion terrible ou par ses contre-coups , tout ce qui faisait la consolation de leur vie , et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime ? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France ; impassibles égoïstes